Bloody's Lair

a land touched solely by the Lights of Hecate

A transfem reading of Armored Core VI.

Préambule et disclaimers


Premièrement : ceci est mon premier article public depuis très longtemps, et probablement le premier article un peu sérieux, où je me livre un peu plus en essayant de garder un oeil sur ce que je dis pour être "pertinente". Mais l'objectif principal reste de restituer ici ma lecture, purement subjective et très sûrement totalement foutraque, d'un jeu qui m'a profondément marqué pour des raisons qui, à coup sûr, ne sont pas attendues par son équipe de développement.

Si j'ai écrit "une lecture transfem", c'est parce que c'est via cet élément de ma vie, mon identité de genre encore mal construite que je n'arrive pas à entièrement penser par moi-même, que j'ai reçu le jeu et construit cet article. Mais ma lecture holistique du jeu, et surtout ma lecture plus objective et détachée de ce que j'ai pu connaître cette année comme mes "prénotions", est bien évidemment influencée par le reste des éléments qui constituent mon identité : je reste par exemple une personne blanche ne cherchant à comprendre les mécaniques coloniales que depuis quelques années, alors que le jeu met très littéralement en scène l'accaparement des ressources d'une planète par différentes entités se combattant mutuellement, parfois même au mépris, voire en ignorant l'existence même, des population locales.
Ce que j'essaie de souligner ici, c'est que je suis consciente que cette lecture est bigrement incomplète si l'on s'attend à discuter du jeu en lui-même ; or ce n'est pas ici mon objectif, et il me semble important de mettre en évidence ces problématiques au moins dans l'incipit du texte, pour ne pas les invisibiliser.

Ce que cet article cherche avant tout à faire, c'est parler de ma propre réflexion, par rapport à mon identité de genre et surtout à celle qu'on a essayer de me construire et à me forcer à endosser. D'ailleurs, on le verra par la suite, je suis bien incapable de discuter du déroulement de son scénario.

"Hound."


Cette petite île étrange a fait de moi une arme.
Nous croyons tous les deux que nous pouvons l'utiliser pour changer l'élan de cette guerre.

— Twenty One Pilots, Overcompensate

Comme plusieurs des autres opus de la franchise, Armored Core VI est assez détaché des autres : il n'y a que certaines mécaniques, certains noms, certains objet qui nous ramènent pendant le jeu à la saga en elle-même, comme le nom de Raven, qui désignait déjà dans la première "saga" un groupe de mercenaires pilotant les éponymes "Armored Cores", des mecha tirant leur nom de leur extrême modularité : un AC, c'est juste le tronc du mécha. Le reste est branchable, personalisable à souhait, et est piloté depuis ce tronc par un.e pilote généralement modifié pour l'occasion.

Si dans la quasi-totalité des jeux de la série, le statut de Raven est gagné, "mérité" par des faits d'arme, Armored Core VI démarre en nous affublant du nom "621". La sempiternelle "voix de la radio" qui s'addresse à nous depuis l'outre-espace nous appelle ainsi en nous donnant l'ordre de débarquer sur une planète et de fouiller des épaves pour voler l'identifiant d'un Armored Core autorisé à arpenter ses sols. C'est en fouillant dans ce premier niveau que je me suis retrouvée affublée pour la première fois du jeu de ce nom de code : "Raven". Une identité que notre "Handler" à la voix de talkie-walkie nous ordonne d'endosser sans discussion.

Mais à bien y réfléchir, ce n'est ni la première ni la dernière fois que Walter (le nom de code de notre Handler) nous force à utiliser une identité, qu'il n'utilisera d'ailleurs pas lui-même pour se référer à nous : le nom 621 n'est pas un nom classique dans la société qu'AC6 nous présente : on trouve bien d'autres noms semblables aux prénoms occidentaux, à commencer par celui de Walter, mais on pourra également plus tard rencontrer des mercenaires indépendants ou non se nommant avec des noms de code ou des surnoms : Snail, Sulla, Freddie...
La réalité, c'est que notre "nom complet" est C4-621. Non pas un nom de code mais un numéro de série : nous somme le matricule 621 de la 4ème génération d'humains biologiquement modifiés pour piloter des Armored Core. Nous sommes un bien, acquis par Walter qui, au début du jeu, nous promet une "raison de vivre" sous sa coupe alors que notre corps se retrouve enveloppé dans un genre de plastique sur la table d'opération. Nous somme son arme, créée par lui, interdite de sensations et sentiments, enfermés dans une machine de métal et de mort que nous sommes obligés, pour avancer dans le jeu, de considérer comme notre propre corps : sa "barre de PV" met autant fin à l'intégrité de sa structure qu'à notre propre vie ; ses munitions sont notre seul moyen de défense contre d'autres armes humaines hostiles. Nous sommes, comme d'autres "courtiers" comme Walter le lui diront lui-même pendant le jeu, son Hound, son chien d'attaque.

The Weakness of My Flesh.


Difficile de regarder en face ces événements sans faire de parallèle avec mon rapport à l'identité que mes parents m'ont construite, forcée à utiliser, ou encore à toutes les tentatives, procédures et/ou menaces pour faire de moi leur arme, ou a minima leur outil. Difficile également de ne pas faire le parallèle avec mon rapport à mon propre corps abbatu par la maladie et des décennies d'absence de soin.

En regardant plus jeune Evangelion, Gundam et Goldorak, ou en jouant à (l'incroyable) MechAssault: Phantom War, j'ai très tôt commencé à m'identifier en partie à ces "monstres de métal", à l'apparence allant parfois toucher ma très vaste "uncanny valley" personnelle à cause de leur forme humanoïde détournée (je pense ici en particulier aux EVA d'Evangelion) construites pour le combat. J'ai commencé à considérer mon corps comme séparé : mon système nerveux en tant que pilote prisonnier d'un véhicule qu'on lui avait assigné sans lui donner le choix, et dont on en exigeait la pleine compréhension, l'amour et la prise en charge de l'entretien.

Ce véhicule donc, c'est mon corps. Un véhicule que je n'ai jamais souhaité piloté, et que j'ai tout de suite détester au point de le séparer de moi et de ne souhaiter à absolument personne de se retrouver en son sein.

Persona ex machina